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🇭🇹 Haitíjueves, 11 de junio de 2026

Éditorial du jour

La presse internationale redécouvre Haïti cette semaine, mais à travers un prisme qui en dit long sur la façon dont le monde regarde les nations vulnérables : non comme des sociétés complexes dotées d'une histoire et d'une agentivité propre, mais comme des variables dans une équation géopolitique plus large. Le Guardian, dans son analyse des restrictions migratoires de l'administration Trump, place Haïti au cœur d'une démonstration sur les rapports entre changement climatique et fermeture des frontières. C'est un cadrage qui mérite qu'on s'y arrête, non parce qu'il est faux, mais parce qu'il révèle ce que la presse étrangère choisit de voir et, surtout, ce qu'elle occulte.

L'article du Guardian établit un lien méthodique : sur les 39 pays frappés par des restrictions d'entrée aux États-Unis, 22 figurent parmi les nations les plus vulnérables au monde face aux chocs climatiques. Haïti y apparaît aux côtés de la Syrie, tous deux mentionnés pour avoir subi "des sécheresses récentes et des hurricanes", ainsi qu'une "agitation violente". C'est là que le cadrage devient révélateur. Le journal britannique documente un phénomène réel : les pays les plus exposés aux catastrophes climatiques sont aussi ceux dont les ressortissants se voient fermer les portes américaines. Mais en procédant ainsi, il transforme Haïti en illustration d'une thèse plus vaste sur l'hypocrisie climatique occidentale, plutôt que de l'examiner comme nation confrontée à des défis singuliers.

Le témoignage d'Evelyn, cette femme qui a fui le Honduras après l'ouragan Mitch en 1998, sert de charnière narrative à l'article. Son histoire personnelle – la maison détruite, les corps flottant dans l'eau, la décision de partir – donne une chair humaine à la statistique. Mais Haïti, lui, n'a pas de visage dans ce récit. Il n'apparaît que comme donnée climatologique et comme enjeu juridique : la Cour suprême américaine examine actuellement un appel concernant la révocation du statut de protection temporaire pour les Haïtiens. Haïti est un cas judiciaire, une complication administrative, un point de données dans une démonstration sur l'incohérence de la politique climatique de Trump.

Ce qui manque à ce cadrage, c'est précisément ce qui devrait être central : pourquoi Haïti, spécifiquement, est devenu un pays de départ migratoire massif. Le Guardian mentionne les "hurricanes récentes", mais ne dit rien de la crise politique qui a plongé le pays dans le chaos ces dernières années, des gangs qui contrôlent Port-au-Prince, de l'effondrement des institutions, de la famine qui s'est aggravée en 2024. Ces réalités ne sont pas des variables climatiques. Elles sont le résultat de décennies d'intervention étrangère, d'instabilité politique interne, de corruption systémique. Elles sont, en d'autres termes, des phénomènes que la presse étrangère préfère généralement ignorer quand elle peut les subsumer sous une catégorie plus large et plus confortable : celle du "changement climatique" ou de la "vulnérabilité environnementale".

L'ironie est que cette subsomption, bien qu'elle soit présentée comme une critique de l'administration Trump, finit par servir un objectif similaire. En réduisant Haïti à un pays climatiquement vulnérable parmi d'autres, on efface la responsabilité spécifique des États-Unis dans la création et le maintien des conditions qui poussent les Haïtiens à partir. On transforme une question de justice historique et de politique étrangère en une question d'adaptation climatique. C'est plus confortable pour les lecteurs occidentaux : cela permet de critiquer Trump sans remettre en question les structures qui ont rendu Haïti dépendant et fragile.

Le texte du Guardian cite Jocelyn Perry, de Refugees International, qui note que "les gens sont déplacés par le changement climatique, le nombre augmente chaque année". C'est vrai. Mais cette vérité générale occulte une vérité plus spécifique : Haïti n'est pas devenu un pays de crise migratoire parce que le climat s'est dégradé ces cinq dernières années. Il l'est devenu parce qu'une nation déjà extrêmement fragile a été frappée par une succession de chocs – politiques, économiques, sécuritaires – qui ont rendu la vie quotidienne insoutenable pour des millions de personnes. Le climat en est un élément, certes, mais pas le seul, et probablement pas le premier.

Ce que la presse internationale voit en Haïti aujourd'hui, c'est un symbole utile. Un symbole de l'hypocrisie climatique occidentale, oui, mais aussi un symbole qui ne demande pas trop d'explications, qui ne force pas à remonter trop loin dans l'histoire, qui ne remet pas en question les responsabilités des puissances qui commentent la situation depuis leurs bureaux climatisés. Haïti est devenu un cas d'école, et c'est précisément ce statut qui le rend invisible.

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