Éditorial du jour
La visite de António Guterres en Haïti cette semaine cristallise un paradoxe que la presse internationale peine à nommer directement : le spectacle de l'urgence proclamée coexiste avec l'absence quasi totale de solution. France 24 rapporte les paroles du secrétaire général de l'ONU, qui dénonce l'indifférence du monde face à ce qu'il qualifie de crise la plus grave de l'hémisphère occidental. Mais ce qui mérite examen n'est pas tant la justesse de ce diagnostic que la manière dont ce diagnostic, répété année après année, structure le récit international sans jamais en transformer la réalité.
Guterres a visité un refuge improvisé où plus de 1.200 personnes vivent dans une ancienne école avec une seule repas quotidien. Il a écouté des femmes se plaindre du manque de privacité pour se laver. Il a dû être évacué par les gardes de sécurité lorsqu'un homme a frappé le revêtement métallique du bâtiment en criant vouloir rentrer chez lui. Ces images, que France 24 rapporte, sont destinées à documenter l'ampleur du désastre. Elles le font. Mais elles documentent aussi quelque chose d'autre : la persistance d'une crise qui a survécu à des années de visites officielles, de constats, de missions internationales.
La presse étrangère retient surtout les chiffres, comme elle le fait toujours. Plus de 2.300 morts en 2026 jusqu'à présent, 1,5 million de déplacés internes, 6,4 millions de personnes en insécurité alimentaire sévère, 700 victimes de violences sexuelles au premier trimestre, des enfants qui constituent désormais un combattant sur deux dans les gangs. Ces statistiques, précises et terrifiantes, servent une fonction rhétorique : elles transforment l'intolérable en quantifiable, l'urgence en donnée. Elles permettent à Guterres de déclarer que Haïti traverse la troisième crise humanitaire du monde, comme si ce classement mondial ajoutait quelque chose à la compréhension de ce qui se passe là-bas.
Ce qui frappe dans le cadrage de France 24, c'est l'architecture du récit. D'un côté, l'énumération des catastrophes. De l'autre, la mention de la Fuerza de Eliminación de Pandillas, la mission internationale censée combattre les gangs armés, qui a déployé moins de 1.000 effectifs alors qu'elle est censée en compter jusqu'à 5.500. La mission précédente, dirigée par la police kenyane, s'est achevée en mai avec, selon le journal, des résultats maigres. Voilà ce qui demeure non dit explicitement : la mission de sécurité internationale qui remplace la mission précédente, elle-même censée remplacer une autre, n'a pas encore vraiment commencé, et personne ne semble croire qu'elle fonctionnera différemment.
Guterres remercie profondément la République dominicaine pour sa contribution à cette force. C'est une formule diplomatique qui masque une réalité moins flatteuse : la Dominicanie, qui partage l'île avec Haïti, est aussi celle qui a construit un mur à la frontière et qui expulse régulièrement les migrants haïtiens. L'aide sécuritaire et l'exclusion migratoire ne sont pas des contradictions dans le discours international, elles en sont les deux faces complémentaires. La presse étrangère les rapporte en parallèle sans jamais vraiment les mettre en tension.
Ce qui est nouveau aujourd'hui n'est pas la crise elle-même, mais peut-être le ton de l'urgence qui commence à sonner comme une routine. Guterres parle de l'indifférence du monde. C'est une accusation qui s'adresse à l'audience lointaine, aux gouvernements qui ne font pas assez, aux donateurs qui ne mobilisent pas les ressources. Mais l'indifférence, dans ce contexte, n'est jamais vraiment passive. Elle est le produit d'une fatigue narrative. Haïti est rapporté depuis si longtemps comme étant en crise que la crise elle-même a fini par devenir normale. Chaque visite officielle, chaque énoncé de chiffres, chaque appel à l'action internationale renforce cette normalité de l'urgence.
La presse internationale, en suivant Guterres à travers les refuges de Port-au-Prince, documente une réalité mais en omet une autre : celle de l'impuissance institutionnelle face à des problèmes qui dépassent depuis longtemps les solutions qu'on leur propose. Une mission de sécurité internationale qui redémarre avec moins de 1.000 soldats dans un pays où les gangs contrôlent des quartiers entiers. Un secrétaire général de l'ONU qui dénonce l'indifférence du monde tout en représentant une institution qui a échoué à prévenir ou à arrêter ce qui se passe en Haïti. Des femmes dans un refuge qui demandent juste à rentrer chez elles, une demande si simple qu'elle rend toute la machinerie internationale absurde par comparaison.
C'est peut-être là le vrai sujet que la presse étrangère effleure sans jamais vraiment le saisir : non pas la question de savoir si le monde s'intéresse à Haïti, mais celle de savoir si les solutions qu'on lui propose ont jamais eu une chance de fonctionner. Et si la réponse est non, qu'est-ce que cela dit de la nature même de l'engagement international.