La visite de Guterres en Haïti cette semaine révèle une fissure croissante dans le récit international : celle qui sépare l'invocation de la sécurité comme condition préalable et la réalité d'une mission multinationale qui peine à se déployer. France 24 rapporte que le secrétaire général des Nations unies a insisté sur le caractère « absolutement essentiel » du rétablissement de la sécurité, condition qu'il pose comme préalable à toute évolution politique et à la réintégration d'Haïti dans la communauté internationale. Or ce qui frappe dans le texte, ce n'est pas la pertinence du diagnostic, mais la disproportion entre l'urgence proclamée et les moyens effectivement mobilisés.
La Fuerza de Eliminación de Pandillas, approuvée par l'ONU en septembre dernier pour remplacer la mission kenyane conclue en mai avec « des résultats maigres », compte à ce jour moins de 1.000 effectifs déployés, issus de quatre pays seulement. Guterres remercie « profondément » la République Dominicaine pour sa contribution, tandis que Jamaica, El Salvador, Guatemala et Chad envoient leurs forces. Mais ce qui émerge du texte, c'est l'écart vertigineux entre cette architecture de sécurité et l'ampleur de la crise. Plus de 2.300 assassinats en six mois, 1,5 million de déplacés, 700 victimes de violences sexuelles au premier trimestre seul, des enfants dont un tiers des effectifs des gangs sont maintenant des mineurs. Face à cela, mille soldats et policiers représentent une réponse qui tient davantage du symbole que de l'intervention.
Ce qui mérite attention, c'est la manière dont la presse internationale structure ce récit autour de la sécurité comme clé de voûte. Guterres affirme que sans sécurité, pas d'élections, pas d'intégration politique. C'est une hiérarchie des priorités qui paraît logique, presque évidente. Mais elle repose sur une prémisse non examinée : que la sécurité peut être rétablie avant la stabilité politique, alors que la violence des gangs en Haïti est elle-même largement une manifestation de l'effondrement politique et économique. En posant la sécurité comme condition préalable plutôt que comme symptôme, on déplace le problème sans le résoudre.
La visite de Guterres à un refuge où 1.200 personnes vivent dans une école, avec une seule ration alimentaire par jour, illustre cette déconnexion. Le secrétaire général écoute des femmes se plaindre du manque de privacité, de la promiscuité, de l'insécurité de leurs enfants. Puis il repart. France 24 rapporte que sa présence a provoqué une tension suffisante pour qu'un homme se mette à frapper le bâtiment en criant « Nous voulons rentrer chez nous ». Le moment révèle l'impasse : la visite d'inspection du chef de l'ONU, loin de rassurer, rappelle à ceux qui souffrent l'absence totale de perspective de retour.
Ce qui est nouveau aujourd'hui, c'est que Guterres prononce le mot « indifférence ». C'est une critique adressée à la communauté internationale, certes. Mais elle masque une réalité plus complexe : la communauté internationale n'est pas indifférente, elle est fragmentée. Elle envoie des forces, elle finance des rapports, elle dépêche des envoyés. Mais elle le fait de manière désynchronisée, insuffisante, et surtout sans cohérence stratégique. La République Dominicaine, qui partage l'île avec Haïti, a ses propres intérêts de sécurité frontalière. Les pays contributeurs de troupes répondent à des calculs géopolitiques qui n'ont que peu à voir avec la stabilisation d'Haïti elle-même. Et pendant ce temps, six millions de personnes font face à une insécurité alimentaire sévère.
Le texte de France 24 mentionne en passant que le nombre d'enfants recrutés par les gangs « s'est triplé », et que « maintenant un sur deux membres des bandes est un enfant ». Cette phrase, presque anodine dans l'article, résume l'effondrement : quand les gangs commencent à recruter massivement des enfants, ce n'est pas un problème de sécurité qu'il faut résoudre, c'est une société entière qui s'est effondrée. Et aucune mission de 1.000 soldats ne peut rétablir une société.
Ce que la presse étrangère retient de la visite de Guterres, c'est la gravité du diagnostic et l'appel à l'action. Ce qu'elle omet, c'est la question qui devrait être posée : si le secrétaire général des Nations unies doit venir constater lui-même que c'est la crise la plus grave de l'hémisphère occidental, que dit cela de la capacité réelle de l'ONU à la résoudre ? Et si elle ne peut pas la résoudre, pourquoi la presse internationale continue-t-elle à présenter chaque visite, chaque déclaration, chaque déploiement de troupes comme une étape vers une solution ?