Éditorial du jour
La presse internationale découvre, avec une certaine surprise, que le secrétaire américain à la Sécurité intérieure parle d'Haïti comme d'un pays vers lequel on peut renvoyer des gens. Cette découverte n'est pas nouvelle. Ce qui l'est, c'est le ton administratif qui l'accompagne, la commodité du langage bureaucratique qui transforme une contradiction flagrante en simple question de procédure.
Markwayne Mullin propose aux Haïtiens une alternative qui semble presque généreuse dans sa formulation : régulariser votre statut, ou nous vous offrons un billet et 2 100 dollars. Le Homeland Security secretary s'adresse à CNN avec la certitude tranquille de celui qui énonce une règle, non une politique. Le statut de protection temporaire n'est pas permanent, dit-il. C'est vrai. C'est aussi parfaitement vide de sens.
Car la presse qui rapporte ces paroles note, sans vraiment les relier, deux faits qui s'excluent mutuellement. D'un côté, le département d'État américain déconseille actuellement de voyager en Haïti, citant la violence généralisée, la criminalité, le terrorisme et les enlèvements. De l'autre côté, la Cour suprême vient de juger que les Haïtiens qui prétendent que cette décision est raciste n'ont que peu de chances de gagner leur procès. Le conservatisme judiciaire américain a trouvé le moyen de dire : oui, le pays est dangereux, mais non, ce n'est pas discriminatoire de vous y renvoyer.
Ce qui frappe dans la couverture internationale, c'est l'absence de rire. Aucun journaliste ne souligne l'absurdité du spectacle : un gouvernement qui déconseille formellement à ses citoyens de se rendre quelque part, mais qui ordonne à des résidents de s'y établir. C'est une contradiction si brute qu'elle devient presque invisible. Les médias rapportent les déclarations, les chiffres, les réactions. Ils ne commentent pas l'impasse logique qui structure toute cette affaire.
Les voix qui émergent du texte sont révélatrices. Mike DeWine, gouverneur républicain de l'Ohio, dit que la situation en Haïti est catastrophique. Les gangs contrôlent la majorité du pays. Le gouvernement fonctionne à peine. L'économie s'effondre. Ces observations ne sont pas contestées. Elles sont énoncées comme des faits établis, puis oubliées. Franky Pierre, Haïtien établi à Springfield depuis le coup d'État de 1991, raconte comment des commerces haïtiens ont revitalisé une région moribonde. Il ajoute que ces gens vont devoir fuir ou partir, probablement dès cette nuit.
La presse internationale voit tout cela et ne le relie pas. Elle voit la Cour suprême, elle voit l'administration Trump, elle voit les réactions. Elle ne voit pas le système qui permet à un État de dire simultanément : ce pays est trop dangereux pour nos touristes, mais pas trop dangereux pour vos résidents.
Ce qui est nouveau aujourd'hui, c'est peut-être ceci : Mullin a parlé avec une clarté presque insultante. Il n'a pas invoqué des raisons humanitaires ou des principes. Il a dit : c'est temporaire, donc ce n'est pas permanent. Comme si le nom d'une chose épuisait sa réalité. Comme si trois cents cinquante mille vies construites aux États-Unis pouvaient être traitées comme un programme qui a simplement expiré. La presse rapporte cette clarté sans remarquer qu'elle est aussi une forme de mépris.
Haïti, dans ce récit international, n'existe que comme destination. Jamais comme contexte, jamais comme cause. Les journalistes citent le tremblement de terre de 2010, la guerre civile syrienne, mais ils ne demandent pas pourquoi un pays reste si fragile quinze ans après une catastrophe naturelle. Ils ne demandent pas ce qui s'est passé en Haïti pendant que trois cent cinquante mille de ses ressortissants vivaient ailleurs. Ils rapportent les faits comme des pièces détachées, sans architecture.
Ce qui manque, c'est une presse qui dirait : regardez, voici une politique qui ne peut fonctionner que si on refuse de regarder Haïti. Et regardez comme on refuse de le faire.