La couverture de Haïti par la presse étrangère ce jour révèle une bifurcation remarquable dans le cadrage du problème. Alors que la narration internationale s'est longtemps concentrée sur l'effondrement interne du pays, sur la violence des gangs et l'absence d'État, voici qu'émerge un nouvel angle : Haïti comme enjeu de politique intérieure américaine. Non plus seulement comme un pays en crise, mais comme un territoire vers lequel on expédie des gens, ou d'où on craint qu'ils ne reviennent.
Le Washington Post pose la question dans ses deux dimensions simultanées, comme un miroir qui reflète l'angoisse des deux côtés du détroit. Les Haïtiens aux États-Unis redoutent les expulsions massives. Haïti redoute les arrivées massives. C'est une formulation qui, par sa symétrie même, laisse entrevoir quelque chose d'intéressant : la reconnaissance implicite que le problème n'est pas seulement haïtien. Il est bilatéral. Il est un problème de frontière, de flux, de politique migratoire américaine.
Et voilà qu'apparaît, presque en contrepoint, la voix d'un républicain de Floride qui juge une déportation massive des Haïtiens détenteurs du TPS une « énorme erreur ». Ce n'est pas un appel à la compassion. C'est une objection pragmatique, probablement ancrée dans des intérêts économiques ou électoraux locaux. Mais elle crée une fissure dans ce qui aurait pu être une narration unifiée et simple.
Ce qui frappe, c'est l'absence quasi totale de voix haïtiennes dans ce cadrage. Haïti n'apparaît que comme destination ou comme problème à gérer. Les Haïtiens aux États-Unis sont acteurs de leur propre peur. Haïti, lui, est passif, objet d'une négociation dont il n'est pas vraiment partie prenante. La presse étrangère, en se concentrant sur la réaction américaine à la question haïtienne, omet de demander ce que Haïti lui-même souhaite, ce que ses institutions pensent, ce que sa population redoute vraiment au-delà de la crainte de recevoir des expulsés.
Il y a là une dépossession tranquille de la parole. Haïti devient un enjeu américain, vu de Washington et de Floride, plutôt qu'un pays dont les acteurs internes auraient quelque chose à dire sur leur propre avenir.