Le regard que la presse étrangère pose aujourd’hui sur Haïti est double et contradictoire. D’un côté, un article d’El País América plonge dans la chair d’une communauté diasporique frappée par la fin du statut de protection temporaire aux États-Unis. De l’autre, France 24 annonce qu’Haïti programme des élections présidentielles pour décembre, malgré des préoccupations sécuritaires. Entre ces deux récits, un même silence : personne ne relie la déchirure migratoire à la fiction électorale.
L’histoire de Franz Fabien, racontée par El País, est celle d’un démantèlement. Son commerce de Little Haiti dépérissait depuis que les clients titulaires du TPS ne pouvaient plus activer de lignes téléphoniques ni envoyer de remises vers l’île. Il perd sa maison, ses sœurs perdent leur statut. Ce que le reportage saisit avec justesse, c’est que la fin du TPS n’est pas une simple mesure administrative : elle rompt un lien vital entre la diaspora et le pays d’origine. Les remises, nerf de la survie haïtienne, se tarissent. Le cadrage est ici d’une précision chirurgicale : il suit l’argent, les papiers, les corps. Mais en se concentrant sur le drame individuel, il élude la question de fond — pourquoi des centaines de milliers d’Haïtiens sont-ils maintenus dans une précarité juridique qui dure depuis des décennies, sous un statut que son nom même dit « temporaire » ?
Le second titre, celui de France 24, aligne la date du 13 décembre pour une présidentielle. Il reproduit le geste rituel de la presse internationale : annoncer un scrutin comme un espoir, tout en mentionnant les doutes sécuritaires. Mais ici, l’ironie est lourde. Au moment même où Port-au-Prince prétend organiser un vote, Washington prépare le retour forcé de milliers d’Haïtiens vers une île que les mêmes médias décrivent comme ingouvernable. Le cadrage étranger sépare ces deux phénomènes comme s’ils appartenaient à des mondes distincts : l’un relève de la politique intérieure haïtienne, l’autre de la politique migratoire américaine. Or, c’est précisément leur jonction qui donne la mesure de la crise : la programmation électorale fonctionne comme un cache-sexe sur un État sans capacité d’accueil, tandis que la déportation massive révèle que la solution américaine consiste à renvoyer le problème chez celui qui ne peut le gérer.
Ce que la presse internationale omet, c’est la circularité de la tragédie. Le TPS s’achève, les Haïtiens sont expulsés vers un pays où les élections sont censées apporter une normalité. Mais aucune normalité ne peut advenir quand la population est prise dans un étau : entre des gangs qui contrôlent les rues et une administration américaine qui coupe le robinet des remises. L’article d’El País montre bien que Franz Fabien n’envoie plus d’argent parce que ses clients ont perdu leur statut. Mais il ne dit pas ce que deviendront ces dollars qui ne partent plus — ni comment l’économie haïtienne encaissera le choc, alors que les transferts représentent près de 30 % du PIB.