La presse Ă©trangĂšre, aujourdâhui, ne se contente pas de constater lâeffondrement haĂŻtien. Elle en administre le traitement de choc, comme un mĂ©decin lĂ©giste qui dissĂ©querait mĂ©thodiquement les consĂ©quences dâune dĂ©cision politique plutĂŽt que la maladie elle-mĂȘme. Lâarticle sur la fin des protections TPS pour les HaĂŻtiens aux Ătats-Unis ne dĂ©crit pas un pays en crise, mais un systĂšme qui en accĂ©lĂšre la dĂ©sintĂ©gration depuis lâextĂ©rieur. Le dĂ©partement de la SĂ©curitĂ© intĂ©rieure (DHS) ne parle plus de sĂ©curitĂ©, mais de chasse : *« Nous les attrapons maintenant »*, dĂ©clare Markwayne Mullin, comme si la dĂ©portation Ă©tait une opĂ©ration de maintien de lâordre plutĂŽt quâun abandon pur et simple. Le ton est celui dâune administration qui a choisi son camp â celui de la force brute â et qui assume, sans dĂ©tour, que des centaines de milliers de vies valent moins que la rigiditĂ© dâune politique migratoire.
Ce qui frappe, dans ce rĂ©cit, câest moins la violence de lâannonce que sa banalisation. Le DHS Ă©voque des *« individus »* Ă expulser, comme sâil sâagissait de colis encombrants plutĂŽt que de personnes ayant construit une existence, payĂ© des impĂŽts, travaillĂ© dans des secteurs essentiels. Les chiffres, pourtant, rappellent lâabsurditĂ© de la dĂ©marche : les titulaires du TPS haĂŻtien ont injectĂ© 262 milliards de dollars dans lâĂ©conomie amĂ©ricaine depuis 2001, selon FWD.us, une contribution que le gouvernement efface dâun trait de plume au nom dâune logique qui nâa plus rien dâhumanitaire. La contradiction est flagrante : comment justifier lâexpulsion de ceux que lâon considĂ©rait encore hier comme indispensables, alors mĂȘme que le dĂ©partement dâĂtat dĂ©conseille Ă ses ressortissants de se rendre en HaĂŻti, allant jusquâĂ leur recommander de rĂ©diger un testament avant leur voyage ? Le gouvernement amĂ©ricain, observe Krish OâMara Vignarajah de lâassociation Global Refuge, *« abdique de maniĂšre inconcevable »* sa responsabilitĂ© morale. Mais lâinconcevable est devenu la norme.
Le drame, câest que cette politique ne se contente pas de frapper des individus : elle dynamite les derniĂšres illusions dâune diaspora haĂŻtienne qui, malgrĂ© les annĂ©es, nâa jamais rompu le lien avec une terre quâelle ne reconnaĂźt plus. *« Ce nâest pas que nous ne voulons pas rentrer, câest que la situation ne nous le permet pas »*, confie Harriett Cecilia Joseph, une ancienne bĂ©nĂ©ficiaire du TPS. Ces mots rĂ©sument toute lâhypocrisie du moment : on exige des HaĂŻtiens quâils retournent dans un pays que mĂȘme les Ătats-Unis jugent invivable, tout en leur fermant les portes de lâasile ou de la rĂ©gularisation. Le systĂšme judiciaire, lui-mĂȘme, semble complice de cette farce. Une juge fĂ©dĂ©rale a levĂ© lâinjonction bloquant la fin du TPS pour HaĂŻti, non par clĂ©mence, mais parce que la Cour suprĂȘme a sapĂ© les recours possibles. Les ordres de dĂ©portation explosent : +96 % entre mars et juin, selon TRAC. Les bracelets Ă©lectroniques, autrefois rĂ©servĂ©s aux criminels dangereux, sâimposent dĂ©sormais comme un accessoire ordinaire de la vie des HaĂŻtiens en attente dâexpulsion. La machine administrative a gagnĂ© sa guerre contre lâhumanitĂ©.
Pourtant, ce qui manque cruellement dans ce rĂ©cit, câest la voix dâHaĂŻti elle-mĂȘme. Les mĂ©dias Ă©trangers, lorsquâils Ă©voquent le pays, le font toujours Ă travers le prisme de lâurgence amĂ©ricaine : soit comme un repoussoir pour justifier des mesures rĂ©pressives, soit comme un dĂ©cor pour des drames individuels qui nâont de sens que parce quâils touchent des migrants. Quand le *Guardian* publie les images de Daphy Michel mourant de froid Ă Pittsburgh, il raconte une histoire amĂ©ricaine â celle dâune bureaucratie qui tue Ă distance â mais pas celle dâHaĂŻti, ce pays dont les rues sont devenues le terrain de jeu des gangs et des seigneurs de guerre. Personne, aujourdâhui, ne se demande ce que signifie, pour un HaĂŻtien, recevoir un ordre de dĂ©portation alors que Port-au-Prince est en train de sâeffondrer sous les coups de feu et les coupures dâĂ©lectricitĂ©. Personne ne relie lâangoisse des familles haĂŻtiennes Ă Washington ou Ă Miami Ă lâabsence de structures capables dâabsorber un seul retour forcĂ©. Le cadrage Ă©tranger reste prisonnier dâun miroir dĂ©formant : HaĂŻti nâexiste que dans la mesure oĂč il perturbe lâordre amĂ©ricain.
Et câest lĂ que rĂ©side lâironie la plus cruelle. Alors que les Ătats-Unis dĂ©pensent des fortunes pour construire des murs et des centres de dĂ©tention, ils oublient que leur politique migratoire est aussi une arme de destruction massive pour HaĂŻti. En privant des centaines de milliers de personnes de leur statut, en coupant les flux de devises que reprĂ©sentent ces travailleurs, en refusant toute voie lĂ©gale de rĂ©gularisation, ils aggravent une crise quâils prĂ©tendent vouloir rĂ©soudre. Les HaĂŻtiens ne sont plus des bĂ©nĂ©ficiaires de la protection temporaire : ils sont devenus des boucs Ă©missaires parfaits, des cibles faciles pour une administration qui cherche Ă montrer sa fermetĂ©. Le pire, câest que cette logique ne date pas de hier. Depuis des dĂ©cennies, la presse internationale a lâhabitude de dĂ©crire HaĂŻti comme un cas dĂ©sespĂ©rĂ©, un pays maudit oĂč tout est toujours pire. Mais aujourdâhui, elle participe activement Ă cette malĂ©diction en lĂ©gitimant, par son silence ou son indiffĂ©rence, une politique qui achĂšve de briser ce qui reste de ce pays.