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🇭đŸ‡č HaitĂ­jueves, 13 de agosto de 2026

Le regard que la presse Ă©trangĂšre porte aujourd’hui sur HaĂŻti semble avoir trouvĂ© un nouveau prisme Ă  travers lequel filtrer l’actualitĂ© haĂŻtienne : celui des corps haĂŻtiens expulsĂ©s, surveillĂ©s, humiliĂ©s, non plus seulement comme des victimes lointaines d’une crise politique ou humanitaire, mais comme des figures tangibles, presque familiĂšres, d’une AmĂ©rique qui se retourne contre ceux qu’elle avait autrefois accueillis Ă  bras ouverts. L’article du *Guardian* ne dĂ©crit pas HaĂŻti comme un pays en proie Ă  des gangs ou Ă  une gouvernance fantĂŽme, comme le font tant d’autres reportages. Il ne s’attarde pas non plus sur les chiffres vertigineux de l’exode ou les statistiques de la pauvretĂ©. Il montre, Ă  travers le rĂ©cit de Monsanto Maler, un homme qui s’effondre littĂ©ralement sur le bĂ©ton d’un parking de l’Ohio, son rĂȘve amĂ©ricain rĂ©duit en poussiĂšre sous ses yeux, le poids d’un bracelet Ă©lectronique Ă  la cheville. Ce choix narratif n’est pas anodin. Il transforme l’HaĂŻtien en miroir brisĂ© de l’AmĂ©rique elle-mĂȘme, une AmĂ©rique qui, aprĂšs avoir promis l’espoir, retire brutalement le tapis sous les pieds de ceux qui croyaient encore en elle.

Ce qui frappe, dans ce cadrage, c’est la façon dont il humanise une crise autrement abstraite. Les mĂ©dias internationaux, lorsqu’ils Ă©voquent HaĂŻti, ont souvent recours Ă  des images de violence, de chaos, de dĂ©solation, comme si le pays n’existait que par ses blessures. Ici, en revanche, l’HaĂŻtien n’est plus seulement un numĂ©ro parmi des milliers d’expulsĂ©s. Il devient une personne identifiable, un visage qui pleure, un corps qui tremble. Le *Guardian* ne parle pas de "350 000 HaĂŻtiens" en danger d’expulsion ; il parle de Viles Dorsainvil, pasteur Ă  Springfield, qui aide des familles Ă  faire leurs valises pour le Canada, ou de ce pĂšre de famille dont le seul souvenir de l’AmĂ©rique sera celui d’un dĂ©part forcĂ©. Cette focalisation sur l’individu, loin d’ĂȘtre une simple anecdote, rĂ©vĂšle une vĂ©ritĂ© plus profonde : la politique migratoire amĂ©ricaine, sous couvert de lĂ©galitĂ©, agit comme une machine Ă  broyer des destins. Et c’est cette dimension humaine, presque intime, qui donne Ă  l’article sa puissance.

Pourtant, ce cadrage, aussi percutant soit-il, n’est pas sans Ă©cueils. En centrant l’histoire sur l’Ohio, sur ces HaĂŻtiens qui travaillaient dans des entrepĂŽts Amazon ou des usines du Rust Belt, la presse Ă©trangĂšre risque de donner l’impression que la crise haĂŻtienne n’est qu’un sous-produit des dysfonctionnements amĂ©ricains. Les gangs de Port-au-Prince, l’absence d’État, l’effondrement Ă©conomique ne sont plus que des Ă©lĂ©ments de dĂ©cor, des causes lointaines qui justifient une expulsion, mais ne mĂ©ritent pas une analyse en soi. On pourrait presque croire, Ă  lire certains passages, que ces HaĂŻtiens n’auraient jamais dĂ» quitter leur pays, comme si leur prĂ©sence aux États-Unis Ă©tait une erreur historique plutĂŽt qu’une consĂ©quence logique des crises successives qui ont frappĂ© HaĂŻti. Le *Guardian* Ă©voque bien la peur des gangs et l’absence d’opportunitĂ©s, mais ces Ă©lĂ©ments restent en arriĂšre-plan, comme une justification nĂ©cessaire plutĂŽt qu’une rĂ©alitĂ© Ă  part entiĂšre.

De plus, en mettant l’accent sur les scĂšnes de protestation et les gestes de solidaritĂ© – ces prĂȘtres distribuant du pain et du vin aux expulsĂ©s, ces manifestants portant des maillots de hockey amĂ©ricains –, le rĂ©cit risque de donner une image trop lisse de l’AmĂ©rique. Les États-Unis ne sont pas seulement le pays qui expulse ; ils sont aussi celui qui proteste, qui s’indigne, qui tente de rĂ©sister. Ce contraste, bien que rĂ©el, peut occulter une vĂ©ritĂ© plus gĂȘnante : la politique migratoire actuelle n’est pas une aberration isolĂ©e, mais le prolongement logique d’une tendance plus large, oĂč l’accueil des migrants est de plus en plus conditionnĂ© par des critĂšres politiques et Ă©conomiques. Les HaĂŻtiens de l’Ohio ne sont pas les seules victimes de cette logique. Ils en sont simplement les visages les plus visibles aujourd’hui.

Enfin, il est frappant de constater que, malgrĂ© toute la compassion affichĂ©e pour Monsanto Maler et ses compagnons d’infortune, la presse Ă©trangĂšre continue de prĂ©senter HaĂŻti comme un pays dont la crise est avant tout une consĂ©quence de facteurs externes – les gangs, l’exploitation, l’ingĂ©rence – plutĂŽt que comme un acteur de son propre destin. MĂȘme dans les rĂ©cits les plus humains, les HaĂŻtiens restent des victimes passives, des corps Ă  secourir ou Ă  expulser, rarement des sujets capables de dĂ©finir eux-mĂȘmes leur avenir. Ce cadrage, bien que comprĂ©hensible dans un contexte de crise humanitaire, a quelque chose de paternaliste. Il sous-entend que HaĂŻti n’a pas les moyens de se sauver par lui-mĂȘme, et que son salut ne peut venir que de l’extĂ©rieur, que ce soit sous la forme de l’asile politique ou de l’indignation internationale.

En dĂ©finitive, ce que la presse Ă©trangĂšre montre aujourd’hui d’HaĂŻti n’est pas faux. C’est simplement incomplet. Elle capture une scĂšne poignante, celle d’un homme brisĂ© par une dĂ©cision politique, mais elle oublie de demander pourquoi cette dĂ©cision a Ă©tĂ© prise, et pourquoi elle est si facilement acceptĂ©e. Elle dĂ©crit l’AmĂ©rique comme un pays qui expulse, mais elle minimise le fait que cette expulsion est aussi un aveu d’échec : celui d’un systĂšme qui, aprĂšs avoir encouragĂ© l’immigration haĂŻtienne pour combler des besoins Ă©conomiques, prĂ©fĂšre aujourd’hui se dĂ©barrasser de ses responsabilitĂ©s plutĂŽt que de reconnaĂźtre que ces vies valaient plus que quelques dollars de main-d’Ɠuvre bon marchĂ©. HaĂŻti, dans ce rĂ©cit, n’est pas un pays en crise. C’est un pays dont la crise sert de prĂ©texte Ă  une autre crise, bien amĂ©ricaine celle-lĂ  : celle d’une nation qui perd peu Ă  peu le sens de ce que signifie vraiment l’accueil.

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