Le regard que la presse Ă©trangĂšre porte aujourdâhui sur HaĂŻti semble avoir trouvĂ© un nouveau prisme Ă travers lequel filtrer lâactualitĂ© haĂŻtienne : celui des corps haĂŻtiens expulsĂ©s, surveillĂ©s, humiliĂ©s, non plus seulement comme des victimes lointaines dâune crise politique ou humanitaire, mais comme des figures tangibles, presque familiĂšres, dâune AmĂ©rique qui se retourne contre ceux quâelle avait autrefois accueillis Ă bras ouverts. Lâarticle du *Guardian* ne dĂ©crit pas HaĂŻti comme un pays en proie Ă des gangs ou Ă une gouvernance fantĂŽme, comme le font tant dâautres reportages. Il ne sâattarde pas non plus sur les chiffres vertigineux de lâexode ou les statistiques de la pauvretĂ©. Il montre, Ă travers le rĂ©cit de Monsanto Maler, un homme qui sâeffondre littĂ©ralement sur le bĂ©ton dâun parking de lâOhio, son rĂȘve amĂ©ricain rĂ©duit en poussiĂšre sous ses yeux, le poids dâun bracelet Ă©lectronique Ă la cheville. Ce choix narratif nâest pas anodin. Il transforme lâHaĂŻtien en miroir brisĂ© de lâAmĂ©rique elle-mĂȘme, une AmĂ©rique qui, aprĂšs avoir promis lâespoir, retire brutalement le tapis sous les pieds de ceux qui croyaient encore en elle.
Ce qui frappe, dans ce cadrage, câest la façon dont il humanise une crise autrement abstraite. Les mĂ©dias internationaux, lorsquâils Ă©voquent HaĂŻti, ont souvent recours Ă des images de violence, de chaos, de dĂ©solation, comme si le pays nâexistait que par ses blessures. Ici, en revanche, lâHaĂŻtien nâest plus seulement un numĂ©ro parmi des milliers dâexpulsĂ©s. Il devient une personne identifiable, un visage qui pleure, un corps qui tremble. Le *Guardian* ne parle pas de "350 000 HaĂŻtiens" en danger dâexpulsion ; il parle de Viles Dorsainvil, pasteur Ă Springfield, qui aide des familles Ă faire leurs valises pour le Canada, ou de ce pĂšre de famille dont le seul souvenir de lâAmĂ©rique sera celui dâun dĂ©part forcĂ©. Cette focalisation sur lâindividu, loin dâĂȘtre une simple anecdote, rĂ©vĂšle une vĂ©ritĂ© plus profonde : la politique migratoire amĂ©ricaine, sous couvert de lĂ©galitĂ©, agit comme une machine Ă broyer des destins. Et câest cette dimension humaine, presque intime, qui donne Ă lâarticle sa puissance.
Pourtant, ce cadrage, aussi percutant soit-il, nâest pas sans Ă©cueils. En centrant lâhistoire sur lâOhio, sur ces HaĂŻtiens qui travaillaient dans des entrepĂŽts Amazon ou des usines du Rust Belt, la presse Ă©trangĂšre risque de donner lâimpression que la crise haĂŻtienne nâest quâun sous-produit des dysfonctionnements amĂ©ricains. Les gangs de Port-au-Prince, lâabsence dâĂtat, lâeffondrement Ă©conomique ne sont plus que des Ă©lĂ©ments de dĂ©cor, des causes lointaines qui justifient une expulsion, mais ne mĂ©ritent pas une analyse en soi. On pourrait presque croire, Ă lire certains passages, que ces HaĂŻtiens nâauraient jamais dĂ» quitter leur pays, comme si leur prĂ©sence aux Ătats-Unis Ă©tait une erreur historique plutĂŽt quâune consĂ©quence logique des crises successives qui ont frappĂ© HaĂŻti. Le *Guardian* Ă©voque bien la peur des gangs et lâabsence dâopportunitĂ©s, mais ces Ă©lĂ©ments restent en arriĂšre-plan, comme une justification nĂ©cessaire plutĂŽt quâune rĂ©alitĂ© Ă part entiĂšre.
De plus, en mettant lâaccent sur les scĂšnes de protestation et les gestes de solidaritĂ© â ces prĂȘtres distribuant du pain et du vin aux expulsĂ©s, ces manifestants portant des maillots de hockey amĂ©ricains â, le rĂ©cit risque de donner une image trop lisse de lâAmĂ©rique. Les Ătats-Unis ne sont pas seulement le pays qui expulse ; ils sont aussi celui qui proteste, qui sâindigne, qui tente de rĂ©sister. Ce contraste, bien que rĂ©el, peut occulter une vĂ©ritĂ© plus gĂȘnante : la politique migratoire actuelle nâest pas une aberration isolĂ©e, mais le prolongement logique dâune tendance plus large, oĂč lâaccueil des migrants est de plus en plus conditionnĂ© par des critĂšres politiques et Ă©conomiques. Les HaĂŻtiens de lâOhio ne sont pas les seules victimes de cette logique. Ils en sont simplement les visages les plus visibles aujourdâhui.
Enfin, il est frappant de constater que, malgrĂ© toute la compassion affichĂ©e pour Monsanto Maler et ses compagnons dâinfortune, la presse Ă©trangĂšre continue de prĂ©senter HaĂŻti comme un pays dont la crise est avant tout une consĂ©quence de facteurs externes â les gangs, lâexploitation, lâingĂ©rence â plutĂŽt que comme un acteur de son propre destin. MĂȘme dans les rĂ©cits les plus humains, les HaĂŻtiens restent des victimes passives, des corps Ă secourir ou Ă expulser, rarement des sujets capables de dĂ©finir eux-mĂȘmes leur avenir. Ce cadrage, bien que comprĂ©hensible dans un contexte de crise humanitaire, a quelque chose de paternaliste. Il sous-entend que HaĂŻti nâa pas les moyens de se sauver par lui-mĂȘme, et que son salut ne peut venir que de lâextĂ©rieur, que ce soit sous la forme de lâasile politique ou de lâindignation internationale.
En dĂ©finitive, ce que la presse Ă©trangĂšre montre aujourdâhui dâHaĂŻti nâest pas faux. Câest simplement incomplet. Elle capture une scĂšne poignante, celle dâun homme brisĂ© par une dĂ©cision politique, mais elle oublie de demander pourquoi cette dĂ©cision a Ă©tĂ© prise, et pourquoi elle est si facilement acceptĂ©e. Elle dĂ©crit lâAmĂ©rique comme un pays qui expulse, mais elle minimise le fait que cette expulsion est aussi un aveu dâĂ©chec : celui dâun systĂšme qui, aprĂšs avoir encouragĂ© lâimmigration haĂŻtienne pour combler des besoins Ă©conomiques, prĂ©fĂšre aujourdâhui se dĂ©barrasser de ses responsabilitĂ©s plutĂŽt que de reconnaĂźtre que ces vies valaient plus que quelques dollars de main-dâĆuvre bon marchĂ©. HaĂŻti, dans ce rĂ©cit, nâest pas un pays en crise. Câest un pays dont la crise sert de prĂ©texte Ă une autre crise, bien amĂ©ricaine celle-lĂ : celle dâune nation qui perd peu Ă peu le sens de ce que signifie vraiment lâaccueil.