La coïncidence mérite d'être notée avant qu'elle ne se dissolve dans le flux : ce matin, la presse internationale parle d'Haïti par la bande, à travers les munitions. Non pas de ce qui se passe en Haïti, mais de ce qui y est arrivé — des munitions de calibre .50, selon les dépêches, retrouvées sur le sol haïtien, et dont la République dominicaine dit enquêter sur l'origine tout en affirmant ignorer comment elles y sont parvenues. Le ministère de la Défense dominicain répond à un rapport de l'ONU, assure qu'il n'y a pas de preuves, enquête, dit ne pas savoir. Cinq dépêches pour un même mouvement : le regard extérieur se penche sur Haïti non pour y voir quelque chose, mais pour vérifier ce qui, de l'autre côté de la frontière, aurait pu y glisser.
C'est un cadrage révélateur. Haïti n'apparaît ici ni comme sujet ni même comme théâtre : elle est le lieu de destination d'un flux dont la source, elle, est identifiée, nommée, enquêtée. Le pays est le réceptacle d'un problème dont on cherche l'origine ailleurs. Une dépêche est plus franche encore : le gang 400 Mawozo aurait détourné plus de neuf cent mille munitions appartenant à la police dominicaine. Le chiffre est vertigineux, et il déplace la question. Ce n'est plus « que se passe-t-il en Haïti » mais « comment ce qui était chez le voisin s'est retrouvé chez le gang ». Haïti devient la variable d'une équation de sécurité régionale, la destination d'un trafic, le point d'arrivée d'un manquement dont l'enquête se mène de l'autre côté de la frontière.
Il faut mesurer ce que cette couverture dit et ce qu'elle tait. Elle dit, à sa manière comptable, qu'Haïti est traversée par des armes qui ne lui appartiennent pas et qui alimentent ceux qui la défont. Elle tait, en revanche, presque tout du quotidien : de la vie politique, des négociations, des conditions de vie, rien. Le pays n'existe, ce matin, qu'en tant que réceptacle balistique. On notera d'ailleurs que deux des rares titres qui ne parlent pas de munitions sont des avis de soirées-causerie à Longueuil et à Montréal, rencontres caritatives autour d'un intervenant haïtien. Le contraste est presque trop net : d'un côté le trafic, de l'autre la charité. Entre les deux, l'ordinaire haïtien n'a pas de place dans les fils d'agence.
Un dernier titre complète ce tableau par un angle qui pourrait sembler anodin : Haïti n'a plus organisé de match en République dominicaine depuis plus de trois ans. La phrase a l'air d'une note sportive. Elle dit en réalité la même chose que les munitions : la relation entre les deux pays s'est refermée, la circulation — des joueurs, comme des balles — s'est interrompue, et l'étranger ne constate cette fermeture qu'à travers ses propres manques. Ce que la presse internationale retient d'Haïti aujourd'hui, c'est ce qui n'y circule plus et ce qui y circule trop. Le reste, une fois encore, attendra.