Ce matin, la presse Ă©trangĂšre parle dâHaĂŻti comme dâun terrain de sport. Deux dĂ©pĂȘches sur le classement des sĂ©lections nationales masculines â la JamaĂŻque, HaĂŻti et Curaçao qui grimpent â, une sur les quarts de finale de la Ligue des nations oĂč lâĂ©quipe amĂ©ricaine affrontera HaĂŻti, une autre sur les GrenadiĂšres corrigĂ©es par le Japon et attendues face Ă lâAustralie. VoilĂ ce que le fil international retient du pays aujourdâhui : des scores, des calendriers de match, des classements. Il faut le dire sans dĂ©tour : ce nâest pas une omission accidentelle, câest un dĂ©placement du regard. HaĂŻti nâest plus seulement le lieu dâoĂč remontent des dĂ©pĂȘches sur les gangs ou les sĂ©ismes ; elle est aussi, et peut-ĂȘtre surtout ce matin, un adversaire sportif parmi dâautres, une ligne dans un tableau de rĂ©sultats.
Le contraste avec les autres titres du jour est instructif. Il y a bien, en effet, une dĂ©pĂȘche sur la prĂ©sentation officielle de la force de rĂ©pression des gangs â information lourde, institutionnelle, qui touche Ă la sĂ©curitĂ© et Ă lâordre public. Mais elle voisine avec un entrefilet sur un sĂ©isme de magnitude 2.9 non confirmĂ©, Ă 17 kilomĂštres au sud-est de JĂ©rĂ©mie, et avec les munitions dominicaines dont lâONU ignore quand et comment elles sont arrivĂ©es en HaĂŻti, tandis que Pared PĂ©rez affirme que celles portant les initiales ERD seraient postĂ©rieures Ă 2013. Le fil compose ainsi une mosaĂŻque Ă©trange : une force de rĂ©pression, un tremblement de terre mineur, des munitions ĂągĂ©es de plus de cinquante ans, et du football. Tout cela sous la mĂȘme Ă©tiquette gĂ©ographique, comme si HaĂŻti Ă©tait moins un pays quâune rubrique oĂč lâon range pĂȘle-mĂȘle ce qui ne trouve pas sa place ailleurs.
Ce qui est nouveau, ce nâest pas que la presse Ă©trangĂšre parle peu dâHaĂŻti â câest quâelle en parle sur un mode qui nâest ni la crise ni lâenquĂȘte, mais la performance. Le sport offre un cadre rassurant : il y a des rĂšgles, un vainqueur, un vaincu, une prochaine rencontre. On peut suivre HaĂŻti sans se demander qui gouverne, sans se demander si la force de rĂ©pression des gangs sera dĂ©ployĂ©e, sans se demander dâoĂč viennent les munitions. Le classement des sĂ©lections nationales masculines ne demande aucune explication politique. Il suffit de constater que le pays grimpe, ou quâil est corrigĂ© par le Japon. La nuance du jour est lĂ : non pas une disparition dâHaĂŻti de lâactualitĂ© internationale, mais sa relĂ©gation dans une catĂ©gorie oĂč lâon nâa plus Ă rendre compte de rien, sinon dâun score.
Il serait injuste de rĂ©duire lâensemble des titres Ă cette seule veine sportive. La prĂ©sentation officielle de la force de rĂ©pression des gangs est une information qui compte, et les dĂ©pĂȘches sur les munitions dominicaines prolongent une enquĂȘte dĂ©jĂ ancienne. Mais ces titres ne dominent pas le fil ; ils le partagent avec des rĂ©sultats de match et un sĂ©isme non confirmĂ© de magnitude 2.9. La hiĂ©rarchie implicite est claire : ce qui est nouveau, ce qui mĂ©rite dâĂȘtre suivi, ce qui fait Ă©vĂ©nement, câest le sport. Le reste est du fond de cuve, du rappel, de la vĂ©rification. HaĂŻti, dans ce cadrage, nâest plus un sujet ; câest un dĂ©cor. On y joue des matchs, on y enregistre des secousses mineures, on y retrouve des munitions anciennes. Le pays lui-mĂȘme, ses habitants, ses institutions, la violence qui continue â tout cela nâapparaĂźt quâen filigrane, comme si la presse Ă©trangĂšre avait dĂ©cidĂ©, ce matin, de regarder HaĂŻti par la fenĂȘtre dâun stade.
Il y a une ironie involontaire Ă voir HaĂŻti classĂ©e, avec la JamaĂŻque et Curaçao, parmi les sĂ©lections qui grimpent. Grimper au classement, câest une bonne nouvelle sportive. Mais grimper dans quel contexte, et pour quel pays ? La dĂ©pĂȘche ne le dit pas. Elle ne dit pas non plus ce que signifie, pour une sĂ©lection nationale, de jouer dans un pays oĂč une force de rĂ©pression des gangs vient dâĂȘtre prĂ©sentĂ©e officiellement. Le sport, ici, fonctionne comme un Ă©cran : il occupe lâespace, il donne des rĂ©sultats, il rassure. Et pendant ce temps, les munitions dominicaines restent sans rĂ©ponse, le sĂ©isme de JĂ©rĂ©mie nâest pas confirmĂ©, et la force de rĂ©pression des gangs attend dâĂȘtre jugĂ©e sur piĂšces. La presse Ă©trangĂšre nâa pas tort de couvrir tout cela ; elle a tort de le couvrir comme si tout se valait. Ce matin, HaĂŻti est une Ă©quipe qui monte au classement et un pays qui ne fait plus vraiment lâactualitĂ©. Câest peut-ĂȘtre cela, la nuance nouvelle : non pas lâindiffĂ©rence, mais la dispersion.