La visite de Guterres : quand l'ONU vient constater ce qu'elle ne peut pas résoudre
La présence du secrétaire général des Nations unies en Haïti cette semaine offre un spectacle particulier à la presse internationale : celui d'une institution mondiale qui traverse en personne le chaos qu'elle observe depuis des années, puis qui en revient avec des constats. France 24 rapporte que Guterres a dénoncé l'indifférence du monde. C'est une formulation intéressante, car elle déplace subtilement la responsabilité. L'indifférence n'est jamais passive. Elle est une forme active de choix.
Ce que les dépêches étrangères retiennent de cette visite, c'est d'abord l'ampleur des chiffres. Plus de 2.300 morts en six mois. 1,5 million de déplacés internes. Une moyenne de vingt femmes et filles violées chaque jour. Six millions de personnes en insécurité alimentaire sévère. Ces statistiques, énumérées par l'ONU elle-même, deviennent le langage par lequel la presse étrangère parle de Haïti. Elles sont exactes, documentées, incontestables. Elles sont aussi, d'une certaine façon, anesthésiantes. Elles transforment une crise en inventaire.
Or, ce qui mérite attention dans le cadrage de France 24, c'est la façon dont la visite de Guterres redessine la hiérarchie des responsabilités. Le secrétaire général remercie profondément le gouvernement dominicain pour sa contribution à la Fuerza de Eliminación de Pandillas. Il affirme que le rétablissement de la sécurité est essentiel. Il visite un refuge surpeuplé. Il écoute des femmes qui n'ont pas d'intimité pour se laver. Et puis il repart en République Dominicaine pour rencontrer le président Abinader. Le message implicite est clair : Haïti est un problème régional, pas un problème haïtien.
C'est une distinction qui mérite d'être examinée. La presse étrangère, en reprenant le discours de Guterres, construit progressivement une narration où Haïti n'est jamais vraiment le sujet de sa propre crise, mais plutôt le terrain où d'autres acteurs—l'ONU, la République Dominicaine, les forces internationales de Jamaïque, El Salvador, Guatemala et Chad—interviennent. La Fuerza de Eliminación de Pandillas, créée en septembre dernier, compte moins de mille effectifs alors qu'elle était censée en avoir jusqu'à 5.500. Ce manquement est mentionné, mais sans insistance particulière. C'est un détail qui montre que même les interventions internationales tardent à se matérialiser, mais la presse internationale ne semble pas interroger pourquoi.
Ce qui frappe surtout, c'est l'absence de ce que Guterres appelle lui-même l'indifférence. Elle n'est pas représentée dans le récit. On ne voit pas les gouvernements qui refusent de contribuer, les pays qui détournent le regard, les institutions qui ralentissent les processus. On voit un secrétaire général qui se déplace, qui constate, qui plaide. Et on voit Haïti, figé dans le rôle de victime qui reçoit la visite, qui raconte ses malheurs, dont on écoute les femmes dans une école surpeuplée. Le voyeurisme humanitaire est bien documenté, mais il demeure invisible en tant que tel.
La mention de James Boyard, directeur de cabinet du Ministère de la Défense, enlevé dans l'une des rares zones sûres de Port-au-Prince, apparaît comme une donnée statistique parmi d'autres. Mais elle signifie quelque chose que la presse étrangère ne souligne pas : l'État haïtien, même ses structures de sécurité, n'existe plus que comme façade. Ceux qui sont censés le défendre en sont les otages. C'est un effondrement institutionnel complet. Et pourtant, le cadrage international persiste à parler de rétablissement de la sécurité, d'élections futures, d'intégration à la communauté internationale. Comme si ces choses étaient possibles avant que ne soit résolu ce qui n'est jamais nommé directement : la dissolution de l'État lui-même.
La presse étrangère, en suivant Guterres, documente donc une crise sans en interroger les fondations. Elle rapporte les symptômes, énumère les chiffres, enregistre les plaidoyers. Mais elle laisse intacte la question plus inconfortable : comment une nation en arrive à ce point, et qu'est-ce que cela dit des structures internationales censées l'empêcher. L'indifférence que Guterres dénonce n'est peut-être pas celle du monde, mais celle du regard qui observe sans vraiment voir.