Éditorial du jour
Haïti réapparaît dans le paysage diplomatique international non pas comme sujet de préoccupation majeure, mais comme invité à une cérémonie. Le Panama, en cette Semaine de Haut Niveau du Bicentenaire du Congrès Amphictyonique, invite trois nations à adhérer au Protocole du Traité de Neutralité Permanente du Canal : Trinité-et-Tobago, Haïti et la Slovaquie. C'est un détail révélateur de la manière dont la presse étrangère, ou du moins celle qui rapporte cet événement, situe Haïti dans l'ordre des choses.
Remarquons d'abord l'égalité de traitement apparent. Haïti est mentionné au même titre que la Slovaquie, une nation d'Europe centrale, et Trinité-et-Tobago, son voisin caribéen. Le protocole en question concerne la neutralité du Canal de Panama, instrument juridique auquel environ 40 États seulement se sont formellement engagés parmi les 192 reconnus. L'adhésion signifie une reconnaissance du régime de neutralité permanente, une obligation de respecter le libre transit en paix comme en guerre. C'est un acte diplomatique classique, dépourvu de dramaticité.
Or ce qui mérite attention, c'est précisément cette absence de dramaticité. Infobea América rapporte que le ministre des Affaires étrangères du Panama, Martínez-Acha Vásquez, s'est entretenu avec sa homologue haïtienne, Raina Forbin. L'article note que lors de cette rencontre, le Panamá a abordé « la situation de sécurité » en Haïti, affirmant que le pays est « proche de Haïti dans ses efforts pour combattre les bandes armées et le crime organisé ». La ministra Forbin a remercié le Panama pour son soutien en matière de sécurité et de lutte contre le crime organisé. Elle a également présenté une demande : que la compagnie aérienne COPA Airlines envisage d'ajouter Cabo Haitiano à ses destinations.
Voilà le cadrage qui s'impose. Haïti n'est pas présenté comme un État en effondrement, mais comme une nation qui formule des demandes pragmatiques—l'accès aérien, le soutien sécuritaire régional—et qui participe à l'architecture diplomatique multilatérale. La crise de sécurité y est mentionnée, certes, mais elle est traitée comme un problème que le Panama et Haïti peuvent « combattre ensemble », selon une logique de coopération régionale tout à fait ordinaire.
C'est une narration dépourvue de l'urgence apocalyptique qui dominait les reportages précédents. Pas de gang leaders, pas de chiffres de déplacements, pas d'appels à l'intervention internationale. À la place : une invitation à adhérer à un traité, une conversation entre ministres, une requête commerciale. Haïti y figure comme un acteur parmi d'autres, capable de diplomatie, d'intérêts commerciaux, de participation aux mécanismes régionaux.
Cela peut sembler une amélioration du récit. Mais il convient de se demander si ce changement de ton ne révèle pas plutôt une forme d'abandon. Quand la presse cesse de crier à la catastrophe, est-ce parce que la situation s'est améliorée, ou parce que l'attention s'est simplement détournée ? Le protocole de neutralité du Canal est une affaire sérieuse, mais elle ne dit rien de la violence quotidienne, des enlèvements, de la famine qui structurent la réalité haïtienne. Haïti peut adhérer à des traités tout en restant un État où l'ordre public s'effondre. Ces deux réalités ne s'excluent pas.
Ce qui est nouveau, c'est donc cette normalisation apparente. Haïti réintègre le circuit diplomatique régional sans que la presse étrangère ne semble juger utile d'expliciter le contraste entre le protocole signé et la situation sur le terrain. Le silence sur ce contraste est peut-être plus révélateur que n'importe quel cri d'alarme. Il suggère une acceptation tacite que Haïti demeurera un État diplomatiquement présent mais pratiquement absent, capable de négocier des traités mais incapable de garantir la sécurité de ses citoyens. C'est une forme de reconnaissance très particulière : celle qui consiste à traiter un pays comme normal précisément parce qu'on a renoncé à espérer qu'il le devienne.