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🇭🇹 Haitíviernes, 3 de julio de 2026

Éditorial du jour

Le Guardian nous montre aujourd'hui ce qu'il advient quand une narration se cristallise. Pendant des années, la presse internationale a raconté Haïti comme un problème de Port-au-Prince, une capitale gangrenée où l'État s'était effondré mais où, du moins, la géographie restait lisible : ici les quartiers contrôlés par les criminels, là les poches de résistance. C'était une histoire sombre, certes, mais structurée. Elle avait une forme.

Ce qu'expose le reportage du journal britannique, c'est que cette forme s'est dissoute. Le massacre de Jean-Denis le 29 mars n'est pas un débordement ou une anomalie. C'est la manifestation d'une logique qui s'étend méthodiquement. Les gangs ne cherchent plus à consolider leur emprise sur la capitale. Ils la projettent vers l'extérieur, systématiquement, vers les routes, les carrefours, les villages agricoles. Soixante-dix civils tués en une nuit, des enfants de huit ans abattus en fuite, des femmes de quatre-vingts ans brûlées vives dans leurs maisons. Le chiffre brut est terrible. Mais ce qui frappe davantage, c'est le caractère méthodique de la violence, son apparence d'opération militaire menée par des hommes en bandanas.

Or, voici ce qui mérite attention dans la manière dont la presse étrangère traite ce phénomène : elle le documente avec une rigueur croissante, elle cite les chiffres d'escalade, elle montre les corps. Mais elle le présente comme un processus naturel, une expansion presque inévitable. Les données de l'ACLED sont là pour le prouver, dit-on. En Artibonite, les incidents violents sont passés de 39 en 2021 à 238 en 2025. Au Centre, de sept à 111. Presque six mille morts en 2025. Un million quatre cent mille déplacés. Ces chiffres ont la vertu de transformer l'incompréhensible en observable. Mais ils ont aussi le défaut de naturaliser ce qui est politique.

Car ce qui reste absent du récit international, c'est la question de la permission. Comment ces gangs se sont-ils armés à ce point ? Qui les finance ? Qui les laisse faire ? Le Guardian mentionne les routes frontalières avec la République dominicaine, les corridors de trafic, les points de contrôle. Mais il ne creuse pas la question qui devrait être centrale : pourquoi les États-Unis, qui ont une présence militaire historique dans la région, qui interviennent constamment en Amérique latine, ne peuvent ou ne veulent pas arrêter ce qui se passe en Haïti ? Pourquoi la communauté internationale se contente-t-elle de documenter l'horreur plutôt que de l'empêcher ?

La réponse, bien sûr, est que Haïti ne compte pas assez pour mériter une intervention. Mais la presse étrangère ne dit pas cela. Elle dit plutôt que les gangs sont puissants, que l'État est faible, que la situation s'aggrave. Elle rapporte les faits avec une certaine compassion. Elle cite les survivants. Elle montre les cadavres. Et puis elle passe à autre chose.

Ce qui change dans le cadrage d'aujourd'hui, c'est que la violence rurale force à reconnaître que le problème n'est plus contenu. Mais cette reconnaissance vient trop tard, et elle arrive sous la forme d'une constatation plutôt que d'une question. On nous dit ce qui se passe. On ne nous demande pas pourquoi on le laisse se passer.

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